Camargue et réchauffement climatique

Tout au long de l’histoire,  la côte camarguaise a beaucoup changé. La petite ville des Saintes-Mariesde- la-Mer est aujourd’hui une charmante station balnéaire fréquentée par des milliers de touristes, alors que dans le passé elle était située à plusieurs centaines de mètres de la mer, séparée par une dune de plus de 5 m de hauteur.

 

Par contre elle a avancé à certains endroits entre 10 et 30 m par an depuis cent cinquante ans, notamment à Beauduc, à l’Espiguette et à la Gracieuse. Dans le delta du Rhône, le recul constaté de la côte était en moyenne de 4m/an de 1944 jusqu’aux années 1980, début des aménagements côtiers.

 

Les secteurs aménagés se sont stabilisés plus ou moins, du moins en apparence, car l’érosion s’effectue sous l’eau au pied des enrochements. Aux Saintes-Maries de la Mer devant le Petit Rhône le recul est de 1 km environ en 100 ans d’après les trois spécialistes du CEREGE : M.Provansal, F. Sabatier et A. Ullmann.

 

Le trait de côte de Camargue avance dans certains secteurs notamment la pointe de Beauduc car elle est alimentée en sédiments des zones en érosion à l’Ouest et à l’Est, la plage de l’Espiguette en sédiments venant de l’Est et l’embouchure du Grand Rhône alimentée par les sédiments du Rhône et ceux venant de l’Ouest.

 

Par contre il recule très nettement dans le secteur de la Petite Camargue Saintoise 1 en particulier la plage du Grand Radeau qui a pratiquement disparu entre 1990 et 2005, et de part et d’autre des Saintes-Maries-de-la- Mer car les quantités de sédiments apportés par le Petit Rhône sont très faibles et ce sont des secteurs particulièrement exposés aux houles de secteur Sud-Sud-Est et dans le secteur de la côte de Faraman 2, qui est aussi exposé aux houles 3.

 

Le recul du trait de côte pourrait atteindre de 2 à 8 mètres par an 4s’il n’était pas freiné par plusieurs systèmes de protection comme les dizaines d’épis de rochers perpendiculaires à la côte ou les brise-lames en mer qui atténuent la force des vagues et ralentissent la submersion des plages.

 

Au total, 140 ouvrages de défense contre la mer (épis, brise-lames et brise-vents) et près de 70 km de digues ont été construits le long du littoral camarguais notamment depuis la tempête de 1997 où des vitrines du front de mer avaient été brisées par des bouts de rochers projetés par les vagues et surtout celle de 1982 qui avait marqué l’esprit des habitants et accentué les craintes et les angoisses.

 

En effet, la mer était entrée en Camargue sur plusieurs kilomètres et les habitants des Saintes avaient de l’eau jusqu’à la taille, voire même plus ! Il est vrai que les digues frontales face à la mer empêchent les entrées maritimes dans les zones à fort enjeu humain : « Aux Saintes-Maries-de-la-Mer, il est évident que leséquipements lourds de défense (jetées, digues frontales, épis)ont sauvé cette agglomération. Sans eux, elle aurait été contournéepar la mer au cours des années 1980. Mais la stabilisation du traitde côte induit vraisemblablement une érosion des fonds au pieddes ouvrages, qui posera à terme la question de leur durée » . 5

 

Et c’est là où le bat blesse ; d’une part l’érosion attaque au pied des digues parallèles à la mer (digues frontales) en les fragilisant et en les destabilisant ; en effet l’énergie des vagues va venir frapper contre cette structure en dur et emporter avec elle lors du reflux le sable situé au pied de l’édifice 6. Plus l’édifice est vertical et plus la force des vagues est importante lors du flux et du reflux.

 

Dans les zones où n’existent pas des enjeux humains, ne vaudrait-il pas mieux laisser les vagues déferler sur des plages plus larges et reconstituer le cordon dunaire en arrière du littoral pour laisser les vagues perdre de leur force. Les digues en dur devraient être réservées uniquement pour les zones à enjeux humains.

 

D’autre part, l’érosion est aussi accentuée en aval ou en amont des digues ce qui nécessite

La construction d’autres épis et ainsi de suite… Voici donc un problème épi…neux !

 

En effet, les Saintes-Maries de la Mer ressemblent de plus en plus à un bunker protégé par un nombre croissant d’ouvrages qui luttent inlassablement et dans tous les sens contre l’avancée inexorable de la mer. Mais des deux côtés des Saintes, à l’Est et à l’Ouest, c’est la catastrophe, les plages reculent à une allure phénoménale ! Dire qu’il y a quelques dizaines années, il fallait marcher plus d’1 km sur la plage Est avant de faire trempette dans les flots bleus alors qu’aujourd’hui la distance s’est rapidement

raccourcie et n’est plus que de dizaines de mètres voire même moins à certains endroits ! Faut-il donc mettre des épis rocheux tout au long de la côte ?

 

D’autre part, les vagues qui heurtent de plus en plus haut les épis, en retombant lourdement dans un mouvement de ressac emportent le sable situé au pied et font des creux de plusieurs mètres de profondeur dangereux pour les baigneurs.

 

Au bout d’un moment, les rochers sont déstabilisés et ils s’effondrent progressivement dans les flots. Les nouvelles digues sont construites avec un épais tapis noir plastifié (un géotextile) posé sur le sol afin que les blocs rocheux ne s’enfoncent pas mais la force des vagues devient rapidement la plus forte…

 

Mais à quel prix ! Ceux qui ont la chance de fréquenter cette agréable station balnéaire voient bien en toutes saisons d’énormes pelles mécaniques et des ballets incessants de camions qui charrient

de gros blocs de rochers pour créer de nouveaux ouvrages ou pour consolider ceux existants qui disparaissent rapidement sous les eaux à une vitesse édifiante et spectaculaire. Certaines digues sont submergées en moins de deux ans, voire même moins ! Un simple observateur peut en conclure que la petite ville aurait disparu depuis longtemps sans l’action de l’homme et l’apport perpétuel de millions d’euros.

 

Pour François Sabatier maître de conférence à l’Université d’Aix- Marseille et spécialiste de la Camargue, la moitié du village aurait, sans protection, disparu en 2000, en raison d’une érosion qui atteint jusqu’à 14 m par an 7. Avec toutes les conséquences du réchauffement climatique, la Camargue ne va pas disparaître pour autant mais son littoral va évoluer et s’adapter car il est éphémère et mouvant : les avancées sableuses (par exemple à Beauduc) pourraient créer de nouvelles lagunes ! La petite ville des Saintes-Maries-de-la-Mer peut aussi devenir une presqu’île dans un avenir plus ou moins lointain. Tout dépendra de la fréquence et de l’intensité des tempêtes !

 

Pour d’autres spécialistes, Virginie Duvat, professeur de géographie à l’Université de La Rochelle et Alexandre Magnan chercheur à l’IDDRI (Institut du développement durable et des relations internationales), ils écrivent 8 : « Au cours des dernières décennies,des ouvrages de défense massifs ont été édifiés pour protéger lescordons sableux de Camargue d’une rupture, mais ils ne suffirontvraisemblablement pas pour les maintenir dans le contexte del’accélération du niveau de la mer. Or la destruction de cescordons rendrait à la mer de vastes surfaces qui sont aujourd’huiexploitées, en particulier pour la saliculture et le tourisme. Dansla région des Saintes Maries de la Mer, en cas de rupture decordon, le recul du trait de côte serait d’environ 13 km, les terresbasses submersibles s’étendant jusqu’à l’étang du Vaccarès quidisparaîtrait dans la Méditerranée. »

 

Jacques EXBALIN

 

1 - De l’Espiguette jusqu’à l’embouchure du Petit Rhône.

 

2 - Située entre Beauduc et l’embouchure du Grand Rhône.

 

3 - « Les secteurs en recul (60 à 70% du littoral du delta) subissent de plein fouet les tempêtes de Sud/Sud-Est peu fréquentes (10% du temps) mais très puissantes » Mireille Provansal et François Sabatier dans La Recherche de juillet-août 2002.

 

4 - Voir document du Parc Naturel Régional de Camargue intitulé La Camargue : une dynamique littorale très forte.

 

5 - Thèse de François Sabatier pour obtenir le grade de Docteur de l’Université d’Aix-Marseille III.

 

6 - Thèse d’Olivier Samat du CEREGE

 

7 - Thèse de François Sabatier de 2001

 

8 - Ces îles qui pourraient disparaître : éditions Le Pommier 2012

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